Histoire

1935 - The Pygmalion’s Spectacles, une histoire de lunettes et de monde virtuel…

Gabriel Picard - 6 oct. 2020 - 12 min de lecture
Topics

Premier d’une série d’articles sur l’histoire de la réalité augmentée, rien de tel qu’un peu d’utopie, de romance et d’immortalité pour débuter votre voyage dans le temps.

Vous êtes sur le point de découvrir la toute première histoire qui introduit le concept de réalité virtuelle. Les plus connaisseurs d’entres vous savent déjà que la réalité augmentée et la réalité virtuelle ne font pas vivre les mêmes expériences. Cependant les deux technologies partagent une vision commune et en 1935 lorsque Stanley G. Weinbaum écrit The Pygmalion’s Spectacles, il pose les bases fantasmées de cette vision : un monde virtuel

The Pygmalion’s Spectacles

The Pygmalion’s Spectacles est une nouvelle de science fiction publiée pour la première fois dans Wonder Stories magazine en 1935. Cette histoire s’inspire de la mythologie Grecque ou Pygmalion est un sculpteur qui tombe amoureux de sa création, Galatée, une statue rendue vivante par Aphrodite, déesse de l’amour. 

Dans l’histoire de Stanley G. Weinbaum, Pygmalion est incarné par le professeur Ludwig, inventeur d’une paire de lunettes permettant de vivre une histoire dans un environnement virtuel réaliste. Galatée est une femme virtuelle, création du professeur...

Stanley G. Weinbaum
Stanley G. Weinbaum

Le philosophe Bishop Berkeley est-il à l’origine de l’invention du professeur Ludwig?

Faisons un peu plus connaissance avec le professeur Albert Ludwig. Dans cette histoire, Professeur Ludwig fait la rencontre de Dan Burke qui sera notre héro. Les deux protagonistes échangent à propos de la réalité. Professeur Ludwig avance que les hommes boivent pour rendre réel les rêves. “Vous buvez pour échapper à la réalité et l’ironie dans tout ça c’est que même la réalité est un rêve”. 

Alors là, forcément, nous sentons que le professeur à quelque chose à nous dire... Et il s’appuie sur les suppositions d’un philosophe, Bishop Berkeley.

De son vrai nom George Berkeley (1685-1753) est un philosophe irlandais qui a réellement existé et qui défendait une théorie appelée “Immatérialisme” plus tard renommée “Idéalisme subjectif”. Cette théorie réfute l'existence de substance matérielle et au contraire soutient que les objets qui nous entourent ne sont seulement que des idées dans l’esprit de celui qui les observe. Il en déduit donc que les objets n’existent pas tant qu’ils ne sont pas perçu.

George Berkeley, par John Smibert, 1730
George Berkeley, par John Smibert, 1730

OK. On pense qu’après ça on a perdu Dan Burke pour toujours. Au contraire! Il a complètement désaoulé et pose l’ultime question :

“Vous pouvez opposer une réalité à une illusion, c’est facile. Mais si votre ami Berkeley a raison, pourquoi ne pas prendre un rêve et le rendre réel ? Si ça marche dans un sens ça doit pouvoir dans l’autre.”

Et du professeur de répondre sa punchline qu’il avait surement bien préparé : 

“Tous les artistes font ça.”


Une histoire de lunettes

Naturellement c’est alors que le professeur Ludwig présente à Dan Burke sa création : une paire de lunettes “my magic spectacles”. Les lunettes fonctionnent comme un projecteur car elles sont faites pour y vivre une histoire, comme une version plus réelle d’un film au cinéma.

“[...]a movie that gives one sight and sound. Suppose now I add taste, smell, even touch, if your interest is taken by the story. Suppose I make it so that you are in the story, you speak to the shadows, and the shadows reply, and instead of being on a screen, the story is all about you, and you are in it.”

Lire ce passage aujourd’hui est pour moi un véritable plaisir. Ce texte date de 1935, où l’on ne peut que parler de vision à ce moment précis. La technologie de l’époque ne permet en rien de laisser croire à quiconque qu'il est possible de réaliser une invention comme celle-là. Et c’est aussi là, la force du genre littéraire qu’est la science-fiction.

Alors voilà comment ça marche :

“[...] First my liquid positive, then my magic spectacles. I photograph the story in a liquid with light-sensitive chromates. I build up a complex solution - do you see ? I add taste chemically and sound electrically. And when the story is recorded, then I put the solution in my spectacle - my movie projector. I electrolyze the solution, break it down; the older chromates go first, and out comes the story, sight, sound, taste - all!”

Bon, pour le coup ça semble être plus proche de la chimie que de la technologie mais pourquoi pas, ça se teste non ? 

Et voilà à quoi ça ressemble :

“In his room Ludwig fumbled in a bag, producing a device vaguely reminiscent of a gas mask. There were goggles and a rubber mouthpiece[...]”

OK, pas certain de vouloir mettre ça sur mon visage… Mais on lui laisse le bénéfice du doute. Et pour le plaisir d’offrir, notre équipe créative c’est prêter au jeu et vous propose une représentation en réalité augmentée des Spectacles du professeur Ludwig, essayez de vous rapprocher de la caméra c’est assez cool !


Une histoire de monde virtuel

Comme le professeur le décrit lui même, les Spectacles jouent une histoire simple, une utopie avec deux personnages et bien sûr Dan comme spectateur. Après avoir enfilé les lunettes, Dan traverse un moment de chaos, le liquide se dissipe, les premiers sons se font entendre, les premières odeurs, Dan se trouve devant une forêt.

Pygmalion's Spectacles, encre sur papier, Virgil Finlay

Véritable paradis nous découvrons Paracosma, Dan essaye de ne pas oublier que c’est une illusion cependant il commence à confondre rêve et réalité. Il rencontre alors une femme, Galatea. 

La suite vous pouvez vous en douter, tout est déjà dans la mythologie grecque…

Fun Fact - En 1935, Stanley G. Weinbaum avait déjà prédit les principaux défauts de la VR

Avant de faire essayer les Spectacles à Dan, le professeur Ludwig est sacrément remonté après une certaine entreprise Westman.

“Fools! I bring it here to sell to Westman, the camera people, and what do they say? ‘It isn’t clear, only one person can use it at a time. It’s too expensive.’ Fools! Fools!”

C’est ici qu’on voit que Stanley G. Weinbaum avait bien fait son travail. Il avait aussi anticipé les problèmes que la plupart des utilisateurs reprochent à la réalité virtuelle tel qu’on la connaît aujourd’hui. Prix d’entrée encore trop élevé, manque de sociabilité d’une expérience, qualité visuelle limité… Nausées, qu’on retrouve dans ce passage de l’histoire, Dan vient de retirer les lunettes.

““God!” he muttered. He felt shaken, sick, exhausted, with a bitter sense of bereavement, and his head ached fiercely.”

Pygmalion's Spectacles a-t-il inspiré Snapchat ?

Snapchat, le célèbre réseau social spécialiste de la réalité augmentée sur mobile a lancé en novembre 2019 la troisième édition de ses smartglasses : les Spectacles. Cette paire de lunettes permet aux utilisateurs de filmer des moments de leur vie. Les utlisateurs peuvent ensuite augmenter leurs captation en y intégrant une multitude d’effets visuels, caractéristique chère au concept de l’application mobile.

Spectacles 3, par Snapchat

Si les Spectacles de Snapchat ne proposent pas une expérience de réalité virtuelle, leur nom est-il inspiré de Pygmalion's Spectacles ? Nous avons posé la question à Jeff Miller - Creative Director chez Snapchat, on attend encore sa réponse! 
Mouahahhahahahah!

En attendant, je vous souhaite une bonne lecture !
Télécharger Pygmalion’s Spectacles (PDF)

Gabriel Picard
Gabriel Picard
Creative Director, Cofounder
Partager :